Vous êtes leader aux points avant la dernière main d’une manche de repêchage d’un tournoi de Blackjack. Seul le vainqueur de cette table se qualifie. Vous avez 9 000, le poursuivant le plus proche et le plus dangereux a 8 000 après comptage par le croupier et/ou le directeur de tournoi. Vous avez eu le temps d’observer votre adversaire, et vous êtes rendu compte qu’il connaît les notions de base de tournoi. Vous décidez donc de lui rendre la tâche plus facile encore en misant 1100, de sorte qu’il sache bien qu’il ne lui reste plus qu’à miser 50 maximum, soit le minimum, pour être certain de finir devant vous si la banque venait à vous battre tous les deux. En effet, si vous perdez, vous retombez à 7 900, tandis qu’il retomberait à 7 950. Et en plus, les probabilités du Blackjack sont de son côté (banque gagne ou fait égalité dans 56 % des cas). Pourquoi lui feriez-vous un tel cadeau ? Et puis, vous parlez avant lui, votre position est défavorable ! La réponse à cette question ne tarde pas : le poursuivant mise bel et bien 50, comme prévu. Vous recevez un 19 chacun, la banque montre une bûche (une carte à 10 points). Et là, à la surprise du public, vous abandonnez (surrender) votre 19, au grand dam de votre poursuivant, qui se rend compte que vous finissez avec 8 450 et que tous les doublés et le partages du monde ne suffiront jamais à vous rattraper. Vous êtes qualifié, pas lui. Il vient d’être victime de ce qu’on appelle un « surrender trap », un piège à l’abandon.
Génial, comme technique, non ? Pas si vite ! Comme vous vous en serez aperçu, ce piège ne fonctionne que si de nombreuses conditions sont respectées :
– Il faut déjà que le tournoi autorise l’option surrender, ce qui est tout sauf automatique en Europe, et c’est bien dommage, car c’est bien l’option qui redonne tout son sens stratégique au jeu du blackjack en tournoi ;
– Si vous jouez en Belgique, il ne faudra surtout pas que la Banque ait un As ou que vous en écopiez d’un dans votre main, faute de quoi le surrender sera là aussi défendu ;
– Si vous aviez misé ne serait-ce qu’un peu plus, genre 1 500 au lieu de 1 100, votre poursuivant aurait pu « prendre le low » même en misant sensiblement plus, genre 450, ce qui lui aurait redonné une chance de s’échapper de la souricière, s’il venait par exemple à gagner sa main, voire un doublé. Dans notre exemple, votre surrender vous ramène à 8 250, mais sa main payée le fait passer à… 8 450 ! C’est ballot !
– C’est donc une technique qui s’adresse essentiellement aux leaders, au bouton, contre des joueurs d’un niveau intermédiaire sans plus, et à condition de ne pas miser plus qu’1,2 fois son avance en jetons sous peine d’auto-sabotage ;
– En effet, un joueur débutant ou médiocre ne verra même pas qu’il y a possibilité de miser sur la victoire de la banque, et préfèrera sans doute faire maxbet, et/ou tenter de vous dépasser en doublant sa mise si vous veniez à être payé (« taking the high ») !
– Si, en plus, vous voulez conserver de quoi prendre une assurance en cas d’As à la banque dans un casino qui autorise l’assurance en tournoi, alors la marge de mise se restreint encore considérablement. Ken Smith, un des plus grands joueurs de Blackjack de tournoi de tous les temps, a calculé dans un article de 2006 qu’il fallait dans ce cas miser au maximum 7/6 de son avance. Bonjour le calcul mental, en plein stress et en pleine fatigue de surcroît !
Il y a une maxime, issue des arts martiaux, que je m’efforce de ne jamais oublier : « les grossiers débutants déstabilisent le trop fin maître ». En Europe, à l’heure actuelle, je doute que ce genre de technique « pousse-à-la-faute » raffinée soit très productive. Elle aurait plus sa place lors de World Series of Blackjack, et c’est d’ailleurs ce qui a permis à la joueuse polonaise Kami Lis de finir vice-championne du monde en 2005 ET de se sortir d’une « knock-out hand » lors des WSOBJ 2006. Il y a donc encore de la marge avant de devoir envisager ce genre de raffinements dans son arsenal. Cela étant dit, le jour où les tournois de haut vol y redémarreront, ce sera tout bénéf’ pour qui s’y sera entraîné ! Idem le jour où vous tombez sur des « high rollers » prétentieux 😉
Au «play»sir de vous retrouver, en ligne, en live, ou dans un prochain article sur les tactiques pièges !
KungFox